Jack

La première fois que j’ai vu Jack, c’était dans la rue et il est venu se frotter contre mes jambes.

Mais je n’ai pas appelé la police, car voyez-vous, Jack est un chat, et non pas un inconnu aux mœurs étranges.

La première fois que j’ai vu Jack, donc, il ne s’appelait pas encore Jack et c’était juste un chat que j’avais croisé dans la rue. Il faisait nuit (je rentrais de je ne sais plus quel événement lié à ma folle vie mondaine), et je lui ai parlé un peu, principalement sous forme de “Kitty kitty kitty kitty” (d’ailleurs, c’est un dilemme qui mérite qu’on s’arrête deux secondes pour y réfléchir : vous croisez un chat inconnu dans un pays étranger, vous lui parlez en français, ou dans la langue du pays? En voilà une expérience sociale PASSIONNANTE).

Il s’est approché de moi et, pas farouche, il s’est laissé caresser. Il m’a suivie sur quelques mètres, et moi pendant ce temps-là je me demandais ce que j’allais faire si je me retrouvais avec un chat perdu sur les bras à minuit passé, avec pour seul refuge une résidence universitaire qui n’accepte pas les animaux.

Bref, je suis rentrée chez moi et j’ai laissé Jack dehors. J’ai fait quelques recherches auprès d’experts en félins de ma connaissance, qui m’ont dit qu’un chat sociable comme ça n’était pas un chat perdu, encore moins sauvage, mais un chat du quartier que ses maîtres laissaient se promener tranquillement.

Soit. Dans ma tête, le problème était réglé. Je trouvais que les proprios en question étaient complètement fous de laisser leur chat se balader à toute heure dans la ville, où il y a des VOITURES et des RENARDS et tous les dangers que représentent autrui, mais bref, après tout c’est pas mon chat hein vous faites ce que vous voulez mais je vous aurai prévenus. J’avais même cru comprendre qu’il appartenait aux propriétaires d’un des magasins de la rue, où j’avais aperçu un oreiller par terre et des croquettes pour chat.

Ça, c’était jusqu’à hier. Parce qu’hier soir, d’un seul coup, il s’est mis à neiger sur Londres. Plein. Beaucoup. Genre à l’instant t j’étais en train de m’émerveiller devant les flocons qui se déposaient sur la fourrure de ma chapka (ça faisait depuis le 1er décembre que j’invoquais les Dieux de la Neige sans succès) en m’inquiétant de savoir si la neige allait “tenir” sur les trottoirs, et à l’instant t+1 j’étais déjà en train de prendre des photos comme une petite folle en écoutant le bruit délicieux de mes bottes qui s’enfonçaient dans dix centimètres de poudreuse. Accessoirement, comme on ne distinguait plus les bordures des trottoirs du reste de la route, une grande partie de mon cerveau était occupée à me maintenir en équilibre précaire sur mes deux pieds.

Et donc, pendant que je rentrais chez moi en essayant de ne pas me transformer en bonhomme de neige, j’ai vu Jack. Et une dame en manteau de fourrure et toque assortie qui lui parlait. Alors je me suis approchée et je lui ai demandé si c’était son chat (” VOILÀ LA CLÉ DE L’ÉNIGME”, se réjouissait intérieurement mon subconscient).

“C’est ce qu’il croit”, elle a répondu. Ah. C’est original ça dites donc. Mais donc du coup c’est votre chat ou pas? Parce que je crois qu’il appartient au magasin d’en face, là, ils ont un coussin et des croquettes.

En fait, ça fait dix-huit mois qu’elle s’occupe de Jack par intermittence, sans pour autant le recueillir chez elle. “He’s a street cat”, m’a-t-elle dit, et elle était contente de savoir que les gens du magasin d’en face s’en occupait aussi. Là, il venait de faire un bon repas et une sieste de trois heures chez elle avant de repartir. Quand elle avait vu la neige, elle était ressortie de son lit pour aller le chercher parce qu’elle pensait qu’à cause de ça il n’arriverait pas à grimper jusqu’à sa maison.

Excusez-moi, venez-vous de me dire que vous êtes le genre de personne qui sort de son lit pour aller porter secours à un chat dans la rue? Puis-je vous donner la méga accolade là maintenant tout de suite, s’il vous plait? D’autant plus que je vois que vous n’êtes pas non plus toute jeune, hein, sans vouloir vous vexer, mais enfin je veux dire VOUS AVEZ LA CLASSE quoi.

On a un peu bavardé (“Vous habitez dans le coin?”, tout ça), et je lui ai demandé si elle lui avait donné un nom. C’est là qu’elle m’a expliqué qu’elle l’appelait Jack, parce qu’il ressemble à une des cartes du Black Jack  (il faut savoir que Jack se trouve opportunément être un beau chat noir avec le bout des pattes trempé dans de la peinture blanche) (enfin c’est ce qu’on dirait).

(Attendez, je viens de vérifier, et le Black Jack se joue avec des cartes normales, qu’est-ce que c’est que ce bins qui vient ruiner toute ma jolie histoire, là?)

Pendant ce temps-là, Jack nous suivait un peu, mais il avait surtout envie de jouer dans la neige comme un petit polisson. Parfois on le rappelait, elle en sifflant et en lui demandant s’il voulait rester dehors ou s’il allait finir par venir chez elle, moi en disant quelque chose comme “Come on Jack, the Nice Lady got out of her bed for you, the least you can do is to follow her now”. Et OUI C’EST BON ÇA VA ON PARLAIT À UN CHAT OUI, ÇA NE VOUS EST JAMAIS ARRIVÉ À VOUS PEUT-ÊTRE?

(Je crois même qu’elle lui a dit qu’elle avait du chevreuil chez elle, your favourite – au cas où vous en douteriez, Jack n’a pas du tout la dégaine d’un chat errant, c’est même plutôt un gros matou au poil brillant.)

Jack avait beau jouer comme un chaton, The Nice Lady m’a dit qu’en fait il était un peu vieux, qu’elle l’avait emmené chez le vétérinaire (Jack est donc castré) et qu’il lui avait dit qu’il y avait beaucoup de choses à réparer chez lui, mais que ça coûtait terriblement cher. Je lui ai dit qu’il avait l’air vraiment peu farouche pour un chat errant, et qu’il était venu se frotter contre mes jambes et tout. Elle m’a dit qu’il essayait de me charmer pour que je lui offre un repas, he’s very street wise.

C’est vrai ça, ce chat a un street cred infiniment supérieur au mien.

Et je suis bien contente de savoir que quelqu’un d’autre se préoccupe de lui comme ça.

P.S. : À un moment donné, j’ai dit à la dame que j’étais française. Elle a écarquillé les yeux, et elle a dit : “I’m sorry, I thought you were American!” et elle avait vraiment l’air très, très désolé. Ensuite elle m’a dit qu’il fallait absolument que je change ça, que c’était very un-chic de sonner américain, et qu’il valait vraiment mieux sonner anglais ou français. Alors je lui ai promis d’essayer de changer. Sauf que maintenant je crois que j’ai pris l’habitude de l’accent américain et que je ne pourrais pas prendre un accent british même si ma vie en dépendait. PARDON.

Parlant de chat errant, vous souveniez-vous seulement qu’il y avait un dessin animé entier basé sur eux dans les années 90? Ah, vraiment, quelle décennie :


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