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Ces choses que je ne peux pas faire en Angleterre

Pour une raison que je ne m’explique pas, il y a certaines barrières (psychologiques, dirait probablement Carl Jung) (mais bon, je pense qu’on est tous d’accord pour dire que Carl a perdu toute crédibilité depuis qu’on l’a vu donner des fessées à Keira Knightley dans la bande-annonce de A Dangerous Method, non?) que je n’ai pas encore dépassées dans ma vie d’expatriée. En surface, je vis une vie normale (j’ai une chambre avec un lit dedans, je vais à l’université, je suis même inscrite à la sécurité sociale et tout) mais en réalité, la vie à Londres, parfois, c’est ni plus ni moins que KOH LANTA. En témoigne la liste de toutes ces choses absolument cruciales que je ne peux pas faire de l’autre côté de la Manche.

1° Envoyer du courrier sans poser un RTT

C’est bien simple, la dernière (et seule) fois que j’ai essayé d’envoyer un colis, j’en ai eu des collements dans la poitrine sous l’effet du stress. Une fois arrivée au bureau de poste (ce qui représente environ une demi-heure de marche, Google Maps ouvert dans le téléphone à portée de main), j’ai attendu dix minutes en regardant d’un air inquiet les enveloppes à bulles de tailles différentes. J’ai observé les gens pour élaborer une stratégie d’attaque et faire en sorte que mon colis soit bien prêt à mon arrivée au guichet. Sans succès. La dame derrière la vitre m’a expliqué au goutte-à-goutte les étapes de façon fort alambiquée et peu utile, si vous voulez mon avis. Je me suis trompée une fois de taille d’enveloppe. (À ce stade-là, je n’osais même plus regarder les gens qui faisaient la queue derrière moi). J’ai tout payé, elle a déposé une tripotée de timbres en tout genre sur le guichet, et le sticker pour la déclaration de douane à coller derrière l’enveloppe à bulles, et le timbre spécial pour l’enveloppe à bulles à coller sur l’autre face de l’enveloppe-attendez-je-vais-le-faire-devant-vous-pour-être-sûre-de-ne-pas-me-tromper. Ensuite, il a fallu se poser dans un coin et remplir la fameuse déclaration de douane (mon colis allait traverser le Pacifique, voyez-vous), et là, OH MON DIEU. Déjà, il faut cocher une des trois cases : “Cadeau”, “Documents”, “Produits commerciaux”. Dans mon cas, c’était “cadeau”, mais merci d’avoir gâché la surprise, les mecs. Ensuite, il faut indiquer le POIDS de ce qu’on envoie (ce que la dame du guichet, qui VENAIT DE PESER MON TRUC, n’a pas jugé utile de m’indiquer au moment où j’avais encore accès à la balance). Alors que j’étouffais dans mon manteau d’hiver et que de la sueur commençait à perler autour de mon écharpe (vous savez, quand vous avez un pull en laine et que vous sentez la sueur vous dégouliner dans le dos? OUI BEN VOILÀ COMME ÇA). J’ai indiqué le poids approximatif de ce que je m’apprêtais à envoyer (ça devait se situer dans les 3,4g). Puis j’ai relu la consigne et j’ai vu qu’il fallait indiquer ce foutu poids EN KILOGRAMMES. J’ai entrepris de me souvenir de mes tables de conversion tout en m’éventant avec mon enveloppe à bulles. J’ai fait une rature. J’ai compris que mon colis n’arriverait probablement jamais. Je me suis aperçue que j’avais un autocollant “By air mail – par avion” en trop. J’ai  glissé mon enveloppe à bulles dans la boite aux lettres, après y avoir collé un autocollant “By air mail – par avion” AU CAS OÙ. Je suis rentrée chez moi et j’ai pleuré sur la moquette de ma chambre. Je n’en suis pas encore ressortie à ce jour.

2° Aller chez le coiffeur – ou me faire couper les cheveux, de façon générale

La seule personne en ce bas monde autorisée à s’approcher de mes cheveux avec un objet tranchant est de l’autre côté de la Manche. Or, il se trouve que je rentre dans la catégorie des “filles chiantes à cheveux longs” qui menacent régulièrement leur coiffeur de procès et s’arment d’un taser le jour de la coupe de cheveu AU CAS OÙ il oserait couper un demi-centimètre de trop. Vous imaginez donc bien que je ne vais pas, par-dessus tout ça, m’en remettre à un coiffeur, dont a) je ne maîtrise pas PARFAITEMENT la langue natale, b) vit dans un pays où le SYSTÈME MÉTRIQUE est complètement différent du mien. Parce que non, je ne sais toujours pas combien font “deux centimètres et si tu coupes plus que ça je t’attache à une chaise et je te force à écouter Patrick Sébastien en boucle” en inches.

3° Traverser la rue sans risquer mes jours

Écoutez, je sais bien qu’en théorie, ça devrait être simple. C’est si logique que ça peut s’exprimer en syllogisme, regardez : “Les Anglais roulent à gauche, or, quand les gens roulent à gauche, c’est à gauche qu’il faut regarder d’abord avant de traverser, donc chez les Anglais on regarde à gauche avant de traverser”. SIMPLE, N’EST-CE PAS? SAUF QUE NON. Parce qu’ils ont aussi des exceptions. Et quand il s’agit d’éviter une voiture lancée à 80 km/h (sauf qu’ici c’est des miles, histoire de rendre le tout encore un peu plus simple), les exceptions, ça peut peser lourd. C’est bien pour ça que c’est écrit sur le sol, juste avant le passage piéton, de quel côté il faut regarder. “Look right”, “look left”, le gouvernement bienveillant (eh, c’est le Nanny State au bout d’un moment ou bien?) avertit le citoyen. SAUF QUE, PAS TOUT LE TEMPS. Dans ces cas-là, une seule solution : regarder fébrilement des deux côtés de la route comme Julian Assange qui aurait peur d’être pris en filature, et traverser à toute vitesse d’un pas sautillant comme Julian Assange quand il est poursuivi par un troupeau de poules.

(Je sens que cette dernière phrase vous laisse un peu sceptiques, permettez-moi donc de vous fournir une preuve en image de ce phénomène : )

4° Chauffer ma chambre dans des proportions décentes

Le radiateur électrique de ma résidence ne connaît que deux réglages : “four à pizza” et “froid polaire option ‘sauvons la planète et les ressources non renouvelables, qu’importe si nous devons perdre quelques orteils dans la bataille'”. Les gens normaux mettent le chauffage quand ils ont froid et le coupent quand ils ont assez chaud. Je mets le chauffage quand j’ai froid, j’attends que l’air dans ma chambre devienne irrespirable et que les températures m’obligent à vivre en bikini, je coupe le chauffage, la température redescend à des niveaux drastiques, mes orteils bleuissent et j’enfile une polaire par-dessus mon bikini. Régulièrement s’ajoute à l’équation le linge que j’étends dans ma chambre, qui désire pour sécher que je laisse le chauffage au maximum pendant au moins toute une journée, transformant par la même occasion ma chambre en sauna (avec la vapeur qui s’élève des vêtements et tout et tout). BREF, C’EST SYMPA.

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I love Dippy

Quand je suis rentrée à Londres pour le deuxième semestre (qui commence demain, d’ailleurs – ne vous inquiétez pas, j’ai bien taillé mes crayons et préparé mon petit cartable), j’ai passé quelques jours toute seule en ville (parce que les gens responsables de ma folle vie sociale n’avaient pas encore regagné la capitale). Et, après avoir fait le deuil de toute ma vaisselle, j’ai décidé qu’il allait falloir que je trouve quelque chose de plus passionnant pour m’occuper que l’inventaire de mes orteils et le visionnage de documentaires sur la taxidermie.

Je suis donc allée visiter des musées.

À Londres, les musées sont immenses, gratuits et bien achalandés. Ceux que j’ai vus sont concentrés dans le quartier de South Kensington, et laissez-moi vous dire que dans le coin, on ne rigole pas avec les musées. À la sortie du métro, on est cueillis par des kilomètres de souterrains qui nous mènent directement au musée de notre choix (parfois directement dans le musée dans le cas du Victoria and Albert Museum – que j’ai visité au premier semestre). Et comme tous les touristes du coin ont tendance à se regrouper dans ce coin, il y a des affiches qui disent en substance : “Coming home after visiting the museums? Cette ligne de métro a tendance à être très encombrée alors si vous pouviez marcher cinq ou dix minutes pour prendre le métro a une autre station – ou encore mieux, prendre le bus – vous seriez des choux. Merci”.

Je suis donc allée noyer ma solitude au Natural History Museum et au Science Museum qui, comme la plupart des musées à Londres, sont gratuits, car financés par des subventions publiques. Sauf que, comme vivre avec des subventions, c’est un peu difficile, ils font tout leur possible pour lever des fonds et arrondir leurs fins de mois.

Tout d’abord, il y a les expositions temporaires (et payants). C’est-à-dire qu’à l’intérieur d’un grand musée gratuit, vous trouvez des installations au nom alléchant, qui nécessitent d’allonger cinq à huit livres pour y accéder. Par exemple, l’exposition John Martin : Apocalypse a attiré pas mal de monde entre janvier et septembre dernier, et a fait rentrer du même coup pas mal d’argent dans les caisses du Tate Modern (où elle était située). À ce propos, je l’ai vue, et, si je reste un peu dubitative quand à la façon dont John Martin dessine les éclairs (mais après tout, qui suis-je pour juger, quand je dessine on dirait que j’ai tenu le crayon avec mes pieds), j’ai été fort impressionnée par le tableau que voici, tellement populaire à son époque qu’il a généré à lui tout seul un marché de contrefaçon :

Ça s'appelle Belshazzar's feast et ça représente le festin du Roi Batlhazar avant la chute de Babylone - et moi aussi je trouve que Belshazzar est une orthographe un peu approximative du prénom Balthazar, mais bon.

À part les expositions temporaires, les musées peuvent aussi s’en remettre à la générosité des visiteurs. À l’entrée du musée, des urnes gémissent de déchirants appels aux dons. Une donation d’une livre est demandée en échange d’un plan du bâtiment. Plus original que l’urne ou l’appel au don classique, le Science Museum est parsemé de petits automates avec, par exemple, un œuf de dinosaure et une pancarte qui dit : “Si tu veux voir ce qu’il y a dans l’œuf, mets-y une pièce d’une livre!”. Dans le Science Museum, des affiches te rappellent à chaque instant que “Love science? Keep it free!”, pour te faire prendre conscience que tu es sacrément chanceux et que si tu n’es pas complètement ingrat tu glisseras un petit billet (ou une petite pièce) dans l’urne. (On dirait du second degré, dit comme ça, mais pas du tout. Je suinte le sarcasme par tous les pores, alors on pourrait confondre, mais en vrai je vous jure que je suis CONVAINCUE QUE L’ACCÈS GRATUIT À LA CULTURE POUR TOUS EST UNE CHANCE INESTIMABLE ALORS SI ON PEUT DONNER AUX MUSÉES IL FAUT LE FAIRE POUR QU’ILS PUISSENT CONTINUER À FONCTIONNER COMME ÇA ET QUE TOUT LE MONDE PUISSE EN PROFITER VOILÀ).

Sinon, il y a aussi les restaurants, les cafés et les boutiques de souvenirs. Le Science Museum capitalise beaucoup sur une de ses attractions qui plait énormément aux visiteurs : un simulateur de vol qui donne l’impression d’être aux commandes d’un des Red Arrows de la Royal Air Force.

Ceci est un troupeau de Red Arrows.

Mais le premier prix revient quand même au Natural History Museum qui, pour refaire son hall, a lancé une campagne de levée de fonds sur le thème “I love Dippy”. Dippy, c’est cet immense squelette de diplodocus (je suis très déçue, je pensais dans ma grande naïveté que c’était un vrai, mais en fait c’est une réplique) exposé dans le hall, justement, que j’ai pris en photo sous toutes les coutures :

“Mais”, vous dites-vous, “comment gagner des sous avec un squelette de diplodocus géant? J’en achète un tout de suite, le retour sur investissement doit être épatant!”. Eh bien, au Science Museum, pour trois livres, vous pouvez faire s’illuminer Dippy en rouge. Pour cinq livres, pour pouvez choisir la couleur. Et pour dix livres, vous pouvez le faire s’illuminer et rugir. Fustigez-moi, je trouve ça MIGNON.

Ils ont aussi tourné une vidéo qui reste bien dans le thème du mignon :

En tout cas, j’en connais un à qui la perspective de faire s’illuminer Dippy plairait bien.


Transatlantic slang smackdown

(Je vous rassure tout de suite, ce fabuleux titre n’est pas du tout de moi.)

J’ai une fascination sans limite pour les différences entre l’accent américain et l’accent britannique (en anglais bien sûr, parce qu’en portugais tout de suite ça se distingue moins bien). C’est en partie du au fait que depuis mon arrivée à Londres, je ne compte plus le nombre de “You’re American, right?” que j’ai entendus. Et avant qu’on m’accuse de frimer avec mon accent yankee, sachez que pour les Britanniques c’est pas vraiment un compliment (comme j’ai fini par le comprendre dans la douleur et la contrition), puisqu’ici il n’y a que le Queen’s English qui vaille.

Or, il se trouve que deux Youtubeurs ont fait deux vidéos où chacun fait deviner à l’autre la signification de quelques mots d’argot de son pays. Elle (Fleur) est anglaise (et elle fait des vidéos de maquillage sur Youtube) (c’est une beauty guru, comme on dit dans le jargon), il (Luke) est américain et fait des vidéos de musique (même qu’il aime beaucoup Autotune).

Vous aussi, profitez de cet enrichissement culturel considérable !

Version british :

(Je n’ai pas réussi à tous les saisir, je retranscris ceux que je peux)

To spend a penny = aller faire pipi

Bogroll = papier toilette

Chuffed = très heureux/très fier de soi

Dodgy =louche

I’ve got the hump = Je suis de mauvaise humeur

Numpty = stupide

Porkie/porkie pie = mensonge

A bloke =  un type (au sens de “un mec”)

Bugger off = foutre le camp

A nutter = un taré

Knackered = épuisé

Mardy = ronchon

Cheerio = salut/adieu

Old chap =mon vieux

Dustbin = poubelle (faudrait qu’on m’explique en quoi c’est de l’argot, je crois que c’est juste une façon très  britannique de désigner une poubelle – un peu comme quand on dit “the loo” pour les toilettes)

Version américaine :

Swag(ger) = style, allure (COOL quoi)

Dope = cool (encore une fois)

Hype = excitation à propos de quelque chose (mais c’est pas spécifiquement américain)

(Il a mis “sick” mais c’est tellement pas de l’argot que je refuse de le lister, WHAT’S WRONG WITH AMERICAN PEOPLE?)

Pwn (ça c’est plus de l’argot d’Internet que de l’argot américain, et en gros ça veut dire “Haha tu t’es fait eu!”)

You’re killing me smalls = Tu es tellement stupide que ça m’énerve mais en même temps je t’aime bien (c’est une citation du film The Sandlot et ça n’a pas de traduction directe) (ils sont nuls ses mots à lui, quand même).

“Duces!” = “Je me casse!” (habituellement dit en levant deux doigts)

Butterface = Fille avec un joli corps mais un visage moche (et c’est pas moi qui le dit) (haha, c’est une déformation de “But her face”)

Cake = Le derrière d’une fille, surtout s’il est rebondi, d’après ce que j’ai compris (mais ça devient vraiment misogyne, cette histoire d’argot).

Sneakers = baskets (encore une fois, c’est pas tellement de l’argot)

Jelly = jaloux (eeeet encore une fois, c’est plus de l’argot d’Internet)

Clicker = télécommande (pas de l’argot mais très américain)

Boonies = disons que ce serait l’équivalent de Trifouillis les Oies ou du milieu de nulle part

Fanny = le derrière (on en revient toujours là) (oui je dis le derrière parce que je suis POLIE) (sauf qu’en anglais britannique ça veut dire vagin, assez ironiquement)

The cat’s meow =impressionnant, stylé

Knuckle sandwich = coup de poing dans le visage (en revanche ça veut aussi dire tout un tas de trucs assez peu élégants donc dites plutôt “punch in the face” si l’envie vous prend de parler de ce genre de choses)

Flapjack = pancake (sauf qu’en Angleterre c’est une sorte de gateau)

Goober = cacahuète (et ça ça vient du sud des États-Unis)

Hushpuppies = c’est une espèce de plat à base de friture, qui n’a probablement pas de nom en français, PARDON.


I’m not the kind of person who finds themselves talking to strangers about how they forgot to put washing liquid into the washer.

… Or maybe I am.

Comme vous l’aurez peut-être compris à la lecture du titre ci-dessus, je viens de lancer une machine en oubliant d’ajouter de la lessive avant de fermer la porte du tambour. Le temps que je me rende compte de ma bourde, de l’eau commençait déjà à couler sur mes vêtements, m’indiquant que le cycle était commencé et que c’était même pas la peine d’essayer de rouvrir cette foutue porte, elle resterait hermétiquement fermée jusqu’à ce que la machine ait fini son boulot et j’avais qu’à repasser 45 minutes après le temps que mes fringues terminent de tourbillonner inutilement dans de l’eau chaude. Sur ces entrefaites, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de me relever et d’expliquer aux trois inconnus qui bavardaient tranquillement, quelques peu interpelés par mes grommellements, que “I forgot to put laundry before starting it.” Sauf que “laundry” ça veut pas dire “lessive pour laver” mais “lessive, l’activité, le fait de laver ses vêtements.”

Bilan des courses, je suis passée pour une analphabète et j’ai perdu deux livres (la monnaie, pas les trucs qu’on met dans une bibliothèque) (ou dans un Kindle si comme moi vous êtes jeune et moderne), 45 minutes, et les 300 points de motivation que ça m’avait pris de descendre les deux étages qui me séparent de la laverie.

Ce n’est que le deuxième chapitre du retour en fanfare que j’opère depuis bientôt six jours à ma résidence universitaire londonienne. Voyez-vous, le soir de mon retour, samedi dernier, j’étais très soulagée de constater en ouvrant la porte de ma chambre que tout était à sa place. J’avais passé les trois semaines précédentes à imaginer tous les scénarios catastrophes possibles : que le management ait désactivé le pass qui me sert à ouvrir la porte de l’immeuble, croyant que je ne restais qu’un semestre, que ma piaule ait été dévastée par un incendie, que j’ai oublié un truc périssable dans un coin et qu’il se soit transformé en nouvel environnement biologique doté de son propre microclimat en mon absence. Vous pensez donc bien qu’en voyant que rien de tout ça ne s’était passé, je me suis frappé le front d’un air bonhomme en me disant que hein, oh, décidément, j’avais bien eu tort de m’en faire autant et qu’il faudrait que j’apprenne à me détendre, un peu.

Ça, c’était avant que j’aille dans la cuisine.

Parce que oui, voilà, mue par une sorte de pressentiment, je me suis dit que j’allais peut-être, par excès de zèle, aller voir dans quel état était la cuisine que je partage avec six autres heureux locataires, AU CAS OÙ.

J’ai ouvert les placards où, trois semaines plus tôt, j’avais laissé quelques provisions et toute ma vaisselle.

Rien.

RIEN, vous dis-je. Ils étaient complètement vides. Quelques restes de mes provisions étaient éventrés sur le comptoir, et j’ai vite compris que cette boite de Cheerios et ce demi-paquet de pâtes étaient désormais MES SEULES POSSESSIONS.

Je ne vous raconte pas le MÉGA PÉTAGE DE PLOMBS qui s’ensuivit.

Ou plutôt, si, je vous raconte. J’ai alerté une de mes colocs de cuisine, disons, qui passait par là. À peine étonnée, elle a vaguement fait dévié le cours de la conversation pour se plaindre que quelqu’un avait laissé du poulet cru dans le réfrigérateur avant de s’en aller. Du poulet cru, tu te rends compte? C’était dégueulasse, et ça coulait même, d’ailleurs il en reste un peu là…

J’ai  acquiescé en marmonnant un vague truc genre : “Ah ouais lol c’est dégueu”, tandis que mes jambes avaient déjà commencé à dévaler les escaliers menant à la réception. Je me suis plantée devant le type chargé de surveiller l’immeuble cette nuit-là et je lui ai expliqué que mon placard de cuisine là, ça n’allait pas du tout, qu’il n’y avait plus rien, NADA, KAPUT.

Il m’a dit que j’avais du les mettre dans le mauvais placard et que la personne à qui le placard appartenait ne devait rester là qu’un semestre alors forcément, l’équipe de nettoyage avait nettoyé.

Et là, ça m’est revenu comme un boomerang : au début de l’année, j’avais lu un truc dans la règlement de la copropriété qui mentionnait qu’il fallait ABSOLUMENT prendre le placard dont le numéro correspondait à celui de ma chambre. Docile comme un mouton, à mon arrivée, j’avais cherché cette saleté de numéro, et je n’avais rien vu. J’en avais déduit que c’était une instruction obsolète (un peu comme celle qui disait qu’on pourrait acheter une connexion Internet dès notre arrivée, ce qui était FAUX, je me rappelle très bien que j’ai du passer mon premier week-end à Londres sans Internet, ça me réveille parfois encore en sursaut la nuit) et j’avais pris un placard au pif.

Le type m’a dit qu’il fallait que j’attende lundi pour récupérer mes affaires, quand le manager serait là. Alors là, j’ai ouvert les vannes et fait ce que tout individu censé aurait fait à ce moment-là : j’ai fondu en larmes (overreaction, anyone?). Il m’a regardé d’un air profondément inconfortable en me disant : “No, no. Don’t cry.” (je me demande s’il existe quelque chose qui  mette plus mal à l’aise un individu de genre masculin qu’une fille qui pleure devant eux).

Ensuite, il est monté dans la cuisine avec moi et m’a montré où étaient situés ces PUTAINS de numéros. Comment vous dire, ils étaient inscrits aussi gros que dans un dictionnaire, au stylo bille, et c’est pas pour pinailler mais il se trouve que le numéro dans MON placard était à moitié effacé.

Comble de la frustration, le placard que j’avais pris au début était bien le mien, mais après j’avais changé, parce que je préférais celui qui s’est avéré être le n° 322.

Le lundi venu, le management et moi nous sommes lancés dans une grande enquête pour piger où toutes mes affaires avaient bien pu passer. J’ai du faire la liste de tout ce que j’avais perdu, et en voyant ça, la dame qui s’occupait de moi a dit que c’était beaucoup. Eh bien oui, il se trouve que j’habite ici à plein temps, donc je me paye le luxe d’avoir des assiettes ET des verres ET des couverts ET des poëles ET une casserole ET des Tupperware ET des verres ET des tasses, que veux-tu, ça doit être mon petit côté Marie-Antoinette. Bon, je dois avouer qu’elle était très gentille et que c’est en grande partie grâce à elle que je ne mange pas dans des assiettes en carton à l’heure où je vous parle (vous avez TROP cru que j’allais dire “au jour d’aujourd’hui”, hein?). À un moment donné, elle m’a demandé mon nom, alors je lui ai répondu : “Clémence” (mais prononcé à l’anglaise). Elle m’a regardée d’un air perplexe. J’ai complété en ajoutant mon nom de famille qui, prononcé à l’anglaise, ressemble un peu (mais alors juste un petit peu) au prénom “Micheline”. Elle a répondu “Aaaah yes, Micheline”, et ça y est, j’étais rebaptisée pour la matinée. Elle a fouillé tous les placards de la cuisine avec moi en s’extasiant, qui sur un mug à motif fleuri, qui sur un mug à motif Minnie, avant de m’emmener voir Andrew, l’assistant manager, qui est peu ou prou la personne la plus aimable et la plus souriante qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il m’a aussi copieusement appelée Micheline, mais je m’en foutais, il était trop tard pour corriger, et puis il aurait bien pu m’appeler Anselme si ça lui faisait plaisir, du moment qu’il m’aidait à récupérer MES ASSIETTES.

Bon, finalement, j’aurais peut-être du me donner la peine de les corriger, surtout que je n’ai pas retrouvé mes assiettes, ni rien qui soit à moi, d’ailleurs. Tout a disparu et on doit être un bon millier à crécher ici, donc on ne va pas aller fouiller tout le monde (surtout que je pense que ce serait limite légal, quand même). Le management m’a remplacé quasiment toutes mes affaires en me donnant, comble de l’ironie, des affaires laissées là par des étudiants qui ne restaient qu’un semestre (enfin c’est ce que j’ai cru comprendre).

Enfin, message de service à l’enfant de salaud qui a volé la boite de Nesquick qui traînait sur le comptoir de la cuisine : elle était à moi, cette boite, je ne m’étais fait qu’un seul chocolat avec, et c’est vraiment très bas de voler le Nesquick de quelqu’un. Mais enfin si ça t’intéresse, j’en ai racheté.

J’aimerais finir cette note en vous retranscrivant ce mot que j’ai aperçu par la fenêtre d’une cuisine de la résidence peu avant Noël, et que j’ai presque apprise par cœur (malheureusement je ne m’en souviens plus exactement et cette œuvre-d’art n’est plus affichée) tellement elle m’a plu : “Food keeps disappearing – Can you FUCK OFF please and buy your own FUCKING FOOD. MERRY FUCKING CHRISTMAS.”