Mercy’s Kitchen Nightmare

Partir en 3A, c’est l’occasion de se lancer des défis, de repousser ses limites, et surtout, de réaliser des rêves nourris de longue date.

Dans mon cas, tout cela ne signifie qu’une chose : aller manger dans un restaurant de Gordon Ramsay.

Si vous ne savez pas qui est Gordon Ramsay, laissez-moi donc contextualiser un peu : c’est un chef britannique célèbre pour être le présentateur/arbitre/protagoniste de plusieurs émissions, parmi lesquelles Hell’s Kitchen (où il crie sur des candidats qui sont censés cuisiner et qui, de toute évidence, font n’importe quoi) et Ramsay’s Kitchen Nightmares (où il rend visite à des gens qui sont censés gérer des restaurants et qui font aussi n’importe quoi – sauf que là après avoir crié il essaie aussi de redresser la barre). Dans les jingles de ces émissions, on le voit souvent en train d’aiguiser énergiquement des couteaux de cuisine, à croire que c’est son passe-temps favori. Il a onze restaurants à Londres, et assez d’étoiles au Michelin pour redécorer le drapeau américain. Il a écrit des tonnes de livres de recettes, ainsi qu’une autobiographie intitulée Humble Pie – cet homme est BRILLANT. Il est réputé pour son emploi surabondant du mot “FUCK” ainsi que de ses multiples dérivés, et sa page Wikipédia contient une section “near-death experiences” (autrement dit : “expériences de mort imminente” – au pluriel, oui oui). *

"J'aime les longues promenades sur la plage et les bébés animaux."

Je n’ai découvert son existence que cet été, lorsque je suis tombée par hasard sur un épisode de Ramsay’s Kitchen Nightmares. Le coup de foudre fut immédiat. Aucun doute possible : cet homme était mon nouveau héros. Là où tout le monde ne voyait que de la méchanceté (ou tout du moins un tempérament assez énervé), je ne voyais que de la passion. Et alors que tout le monde n’entendait que ses jurons, ses gueulantes n’étaient qu’une douce musique à mes oreilles.

Alors, quand il a fallu prévoir un petit programme sympa pour les deux jours que mes parents allaient passer avec moi après mon arrivée à Londres, mon sang n’a fait qu’un tour : j’allais pouvoir goûter la cuisine du seul homme à avoir détrôné Cyril Lignac dans mon coeur. N’étant pas naïve au point de penser que Gordon Ramsay est assez balèze pour faire la popote dans ONZE restaurants en même temps, je réalisais bien qu’il n’aurait pas vraiment pelé mes carottes ni cuit mon steak, mais cette perspective n’en demeurait pas moins formidable.

Le dimanche soir, mes parents et moi sommes donc allés dîner au Maze Grill Gordon Ramsay, où on s’est pointés trente minutes en avance sur notre réservation après avoir traversé la moitié de Londres à pieds. Plus tôt dans la journée, on avait visité Buckingham Palace et j’étais encore tout excitée d’avoir vu la ROBE DE MARIÉE DE KATE MIDDLETON le et les marches où elle et son William ont pris leurs photos de mariage. J’étais donc encore pleine de l’enthousiasme caractéristique d’un enfant de huit ans après une virée dans une boutique Disney.

C’est d’ailleurs bien pour ça que j’ai commandé un Bellini pour l’apéritif. Si un jour vous êtes en panne d’inspiration alors que la soif se fait ressentir, arrêtez tout de suite de réfléchir et commandez un Bellini : c’est du champagne avec de la pêche dedans et je suis sûre que ça a le même goût que le nectar que buvaient les dieux de l’Olympe dans mes versions de latin.

Alors que j’étais en train d’évaluer mon Bellini sur une échelle de 1 à 10 (j’ai une certaine expérience du Bellini, c’est aussi pour ça que j’en ai commandé un : pour pouvoir établir une comparaison avec ceux que j’avais déjà goûtés. Disons qu’il méritait un bon 8.5/10), ma mère a entrepris de me prendre en photo, mais à la place elle a préféré se vautrer (gracieusement – ma mère c’est un mélange de Kate Middleton et de Bree Van de Kamp alors pensez-vous) par terre. Après investigation, il s’est avéré qu’elle avait eu un accident de banquette en reculant pour prendre la photo en question – ce sont les risques du métier, et ce n’est pas Sean Smith, photojournaliste de guerre qui a immortalisé les combats en Irak, qui dira le contraire.

Une fois ma mère relevée et notre table prête, on est passés à ce pour quoi on était venus : la bouffe. Comme on était dans un grill et que chez Ramsay, ça déconne pas, une serveuse est venue nous montrer des échantillons de viande crue pour qu’on puisse faire notre choix en toute connaissance de cause. Dans le tas, et là je sais qu’il y en a qui vont avoir du mal à le croire, mais C’EST LA VÉRITÉ, il y avait un morceau de viande extraite d’un bœuf qu’on avait massé et à qui on avait fait écouter de la musique pour qu’il soit moins stressé (et donc donne de la viande plus tendre) (c’est japonais, tu peux pas comprendre). Forcément, ça m’a beaucoup plu, cette histoire, et j’ai immédiatement entrepris de commander un morceau de viande de bœuf mélomane, sauf qu’après un petit coup d’oeil sur la carte, il s’est avéré que ça coûtait le prix d’un rein au marché noir. À la place, j’ai pris un steak de bœuf nourri à l’herbe, et c’était succulent aussi. Il est arrivé sur une planche de bois avec un couteau glissé dans un étui de papier sur lequel était inscrit “rare” (“saignant”, en français, ce qui, vous l’aurez compris, était la cuisson que j’avais demandée), ce que j’ai interprété comme une allusion au fait que les couteaux sont un peu devenus la marque de fabrique de Ramsay, la preuve en images :

Avec mon bœuf non mélomane, j’ai pris des frites – “super original”, vous allez me dire, mais là encore, j’ai une explication rationnelle : je voulais pouvoir établir une comparaison et savoir si chez Ramsay les frites étaient vraiment meilleures qu’ailleurs (réponse : elles sont bonnes et ne laissent pas de gras sur les doigts). Pendant ce temps-là, mon père consultait la carte des vins – ou plutôt jouait avec, puisque la chose était un F*CKING IPAD. En revanche, il a essayé de cuisiner un peu le sommelier sur la région française dont était issu tel ou tel vin, et il paraît que l’échange n’a pas été très fructueux. Bon.

Dans la salle, il y avait un type (probablement un manager) dont le seul rôle était d’être là et de superviser l’organisation du travail des serveurs. Fun fact : je l’ai entendu parler français à une des serveuses, ce qui est un peu malencontreux si vous voulez mon avis, puisqu’on avait décidé de le surnommer “le Bulldog” en raison de son air patibulaire et de son ton légèrement autoritaire envers la serveuse en question – bien qu’il ait été fort aimable avec la clientèle et esquissé un sourire à mon encontre.

À ce stade du repas, j’ai noté un truc que seul Sherlock Holmes en personne aurait pu remarquer à part moi : il n’y avait ni salière, ni poivrière sur notre table (et sur celles des autres non plus, croyez-moi, j’ai vérifié). La seule explication plausible que j’ai trouvé à ça (puisque ce n’était visiblement pas un oubli –  je veux dire, oublier les salières et les poivrières pour TOUTE LA SALLE ce serait un peu gros, non?), c’est que les plats arrivent déjà parfaitement assaisonnés, et que ce n’est pas au client de doser le sel et le poivre. Le fait est que mon steak et mes frites étaient salés juste ce qu’il fallait (alors qu’ils ne nous avaient posé aucune question du type “Mangez-vous bien salé ou au contraire pas du tout?” – je pense qu’ils ont lu dans nos pensées, en fait). Ça m’a fait pensé à un épisode de Kitchen Nightmares où Gordon Ramsay descend dans un restaurant indien où les clients ont une option “Build your own curry”, et où Ramsay s’offusque parce qu’à coup sûr les gens ne sauront pas quoi mettre dans leur curry et feront des mélanges infâmes. Aurait-il poussé le raisonnement jusqu’au dosage du sel et du poivre? Sans déconner, je meurs d’envie de lui poser la question sur Twitter, mais 1° je lui ai déjà envoyé un tweet de groupie complètement dénué de dignité suite à ce dîner, 2° j’ai peur qu’en fait ça ait été un oubli et que mon tweet déchaîne les foudres ramsayennes sur un employé.

Bon, c’est bien gentil, tout ça, mais c’est quand on est sortis du restaurant (après des desserts absolument mémorables : un cheesecake au chocolat à se rouler par terre pour moi, un sundae léger comme un nuage et accompagné de limonade, ce qui paraît surprenant mais qui est surtout très astucieux, pour ma mère, et une tarte au nom étrange, mais très bonne, pour mon père) que le vrai fun a commencé, en fait.

Voyez-vous, le Maze Grill est un restaurant attenant à un hôtel. C’est-à-dire qu’on peut accéder à l’hôtel via le restaurant et vice-versa. Nous, malins comme des singes, on a pensé que ce serait très intelligent d’aller se poster devant l’entrée pour choper un taxi (car comme chacun sait, les taxis fréquentent pas mal les abords des hôtels). On est donc sortis par une “porte-tourniquet” (mais si, vous voyez ce que je veux dire), on a vu qu’il n’y avait pas de taxis, on a entrepris de re-rentrer. Notez à ce moment du récit qu’il y avait un mariage dans l’hôtel, c’est important pour la suite. On était donc entourés de gens en robes du soir venus célébrer l’amour éternel de deux de leurs proches (et écouter de la musique très fort si j’en crois les bruits qui filtraient de la salle des fêtes).

Tout ce serait bien passé si mon père n’avait pas filé comme une flèche en direction de l’hôtel et s’il n’avait pas échoué à constater l’existence de la paroi en verre qui le séparait de l’entrée de la “porte-tourniquet”. Et s’il ne s’était pas pris la paroi en verre en question dans la tête par voie de conséquence. Et s’il ne nous avait pas regardées d’un air offusqué qui semblait crier “MAIS QUI A MIS ÇA LÀ?!” en se tenant le nez. Et si tous les gens du quartier ne s’étaient pas approchés – d’un seul coup, mon père était devenu la nouvelle attraction locale, et ces gens n’avaient pas l’air décidés à le laisser partir comme ça.

Trois dignes représentants du troisième âge, en particulier, se sont agglomérés autour de lui pendant que je pouffais telle une fille indigne. Un pépé lui a demandé si ça allait, un deuxième lui a dit qu’il y avait un médecin dans l’assistance, une mémé lui a demandé s’il voulait s’asseoir. Sans préavis, ils s’étaient lancés dans une espèce de concours du Meilleur Samaritain. Je crois bien qu’ils se seraient mis des pains dans la gueule en criant “REGARDE COMME JE SUIS PLUS SERVIABLE QUE TOI” si mon père n’avais pas décidé de prendre la parole pour éviter qu’ils appellent une ambulance et alertent la presse locale alors qu’il ne saignait même pas du nez.

Après les avoir rassurés, il a consenti à demander de la glace à un monsieur de l’hôtel qui passait par là, mais bon, c’était bien pour leur faire plaisir. On est donc allés se poser dans le lobby, mon père avec son torchon plein de glaçons sur le nez. Personnellement, puisque j’étais désormais certaine qu’il allait bien, je riais aux larmes et frisais la crise d’apoplexie dans un fauteuil à côté – au point que j’ai entendu quelqu’un demander à quelqu’un d’autre si je riais ou si je pleurais (je pleure très facilement de rire, CRUCIFIEZ-MOI). Puis un type est passé par là et m’a demandé comment allait “l’autre gars”, j’ai mis deux secondes à percuter (c’est le cas de le dire, haha) mais j’ai fini par comprendre qu’il déconnait et qu’il insinuait que mon père s’était battu dans la rue, ce à quoi j’ai répondu que l’autre gars était à l’hôpital (parce que mon père c’est le plus fort – sauf qu’en vrai il ne se bat pas dans la rue parce qu’il est poli).

Avec tout ça, le mec de l’hôtel nous avait appelé un taxi, lequel a du supporter un fou rire mémorable de vingt minutes et a probablement du raconter à sa femme en rentrant chez lui qu’il avait trimballé trois maniaques – pour tout vous dire, je ne le blâme pas.

Bref, si je devais résumer cette soirée en une image, je ferais une petite tête satisfaite comme celle-là :

* Si vous voulez tout savoir, Gordon Ramsay a frôlé la mort deux fois : la première, quand il est tombé dans de l’eau glacée lors du tournage d’un reportage sur la chasse aux macareux en Islande, la seconde fois, quand il a failli se faire flinguer pour avoir investigué d’un peu trop près le problème du commerce illégal d’ailerons de requins au Costa Rica.


10 responses to “Mercy’s Kitchen Nightmare

  • Baoli Tianshang

    J’adooOre tes articles.
    Non seulement ta vie a l’air très drôle, mais en plus tu sais super bien le raconter. Donc merci pour m’avoir fait rire, alors que j’étais dans mon trip dépressive-non-jeveuxpasfairemesreadings-ohmonportablevibre-non-pasd’amic’estjusteat&tquimeditderechargermoncompte-aaahsaletejepeuxpaslefaireenligne-bonc’estpasgravejevaisalleràcvsj’aijustecoursdans1htoutvabien.😀

    Oh pis je connaissais pas Gordon Ramsay. Enfin je sais pas, j’ai l’impression d’avoir déjà vu/entendu ce nom, mais je connaissais pas l’émission. Je l’ai faite défiler pendant que je lisais, et c’était très drôle, on aurait dit que je passais la bande son d’un film d’action (ptêt un truc genre mission impossible, avec une minuterie, cf. tous les biiips , aha). Pendant que je lisais que ton père se prenait une porte et que l’on te croyait mourante et que l’on demandait si l’autre type était mort.
    C’était très chouette.

    Oh et je sais pas si c’est vrai.. J’ai pas d’expérience des restos anglais en plus… Mais il parait que y a pas mal de pays où l’assaisonnement n’est pas sur la table. J’ai appris ça cet été. Quand des crews ont fait remarquer qu’ils avaient réussi à faire mettre systématiquement des salières-poivirères sur la table AF (et qu’ils étaient fiers comme des coqs, c’était mignon)

    VIVEMENT LA SUITE

    • Mercy

      Oh mon Dieu ça me fait tellement plaisir ce que tu me dis là :’)

      Merci beaucoup, sérieusement !

      J’en profite d’ailleurs pour te retourner le compliment quant à ton blog, ton article sur le gâteau que tu as fait (“You made it from scratch?!”) m’a vachement marquée, et depuis cette phrase retentit dans ma tête dès qu’il est question de cuisine😛

      • Mercy

        Oh et pour l’assaisonnement tu as sûrement raison, en fait. Je suis allée chercher une explication hyper compliquée alors que c’est sans doute juste une différence culturelle, hahaha !

      • Pauline

        Bah je sais pas, honnêtement.
        Je soulevais juste la question, parce que jusque là, quand je suis allée au resto, même à l’étranger, y avait des salières/poivrières sur la table.
        Bon faut que j’aille plus au resto ici, et toi à Londres qu’on enquête😛

  • Marting

    Si tu pouvais laisser mon commentaire de Roger le camionneur, ça serait super gentil. #MERSEA

  • Marting

    Sinon JE POURRIS LES COMMENTAIRES DE TON BLOG OLOLOLZ

  • Mercy

    Hahaha😀

    Sinon, merci Roger le camionneur !

  • Mercy’s kitchen dream « Nobody puts Mercy in a corner.

    […] à Londres, mes parents m’avaient emmenée dîner dans un restaurant de Gordon Ramsay. En se payant une porte en verre par accident, mon père avait définitivement fait de cette soirée un moment culte. Par […]

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